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 Orage de Fer

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MessageSujet: Orage de Fer   Mer 9 Sep - 23:55

ORAGE DE FER


C'était l'histoire d'un égaré qui se revendiquait moine d'on ne sait quelle religion. Un fou qui semait la confusion sur son passage, et récoltait la folie dans son sillage. Son innocence, sa sorcellerie furent autant d'armes trompeuses qui équipèrent sa réputation de Moine Noir.

Un même moine noir, lié pieds et mains, attendant inlassablement dans la misère et l'obscurité la plus totale l'heure de sa sentence.

Toute action entraine une réaction en conséquence. Mais à force de jeter ses pierres maudites dans l'eau, ce n'étaient pas des ondes que Louka avait obtenu, mais bien de terribles vagues torrentielles. Çà et là à travers les régions alpines de Begnion, la Terreur Noire suscitait l'effroi et l'indignation. Jamais auparavant l'Homme n'avait connu un mal aussi occulte, celui de flétrir la conscience. Outrepassant les lois et l'autorité supérieure, les villageois jurèrent de retrouver le blondin et de lui faire expier ses fautes jusqu'à son dernier souffle corrompu. Il en allait de la mémoire de leurs proches ayant sombrés dans les idées incohérentes, les bouffées délirantes, et tout un tableau d'horreurs psychiatriques auxquelles ne furent jamais confrontés la plèbe des montagnes.

En quête de vérité, Louka le bambin était reparti en direction de son monastère. À ses côtés, une zoomorphe qui pour d'occultes raisons, s'était entichée de l’aberration, piégée à son tour par l'innocence traitre du quidam. Mais la vengeance est plus forte que la justice. Il est plus aisé de triompher avec des épées et des flèches qu'avec des paroles. Cernés par un troupeau de soldats avides d'exploits et de justice, le tandem fut contraint de se séparer. La laguz fit les frais du bagne, quant au zélateur, son sort fut bien plus morbide. Poings et pieds enchainés, le personnage fut violemment assomé. La force exercée témoignait d'une crainte telle à l'égard du meurtrier qu'il semblait nécessaire à l'archer de considérer Louka comme un ours pour être sûr qu'il ne se réveille pas succinctement dans un état dangereux.

La larve fut trainée longtemps inconsciente, extirpée de la nature pour retrouver une civilisation avide de cruauté. Longtemps le chérubin déchu était sous une augure bien trop veillante. Lui qui ne méritait pas le don de la vie se voyait réchapper systématiquement de son châtiment à cause d'un destin laxiste. Nombreuses furent les occasions de voir le fléau blond s'éteindre. Voilà qu'aujourd'hui l'heure du jugement sonnait enfin.

Dans sa geôle, une myriade de chaines étreignait Louka, à l'image d'une Vierge de fer enlaçant son enfant. Pas un rai de lumière ne perçait à travers l'épaisse couche de pierre, privant le séide de tout contact avec l'extérieur. Seul le clapotis de l'humidité sur le sol, parfois le sifflement des chaines de fer claquant les unes contre les autres, accompagnait le prêtre paraphrénique. Impossible de déterminer dorénavant dans quel état l'heimatlos se trouvait. Si par mégarde le sort s'acharnait à lui rendre la liberté, tomberait-il à son tour dans les griffes d'une innocence factice, ou bien dans les affres de la folie ?

Pour les villageois, cette question ne devait jamais avoir d'aboutissements. Le cachot du quidam était devenu le centre d'étranges pratiques au sein de la bourgade et de ses environs. Bientôt, les proches des victimes vinrent tour à tour pour approcher le Moine Fou et évacuer leur rage sur ce dernier. Coups, insultes, crachats… tout était permis, sur celui qui s'était autorisé l'interdit. C'était un déchainement quotidien, un flot quasi-constant de véhémence à l'égard de la larve sans libre-arbitre. Au final, cet idéal de confusion que désirait involontairement le détraqué prenait forme. Répandre la haine et la confusion, n'était-ce pas son but ? En un sens, ce chaos mental devait partir de Louka et se propager de cervelle en cervelle. Ici, ce maëlstrom de désordre revenait à la source : Louka n'était devenu ni plus ni moins qu'un simple défouloir public.


❖ Sale monstre ! Ma femme est morte à cause de toi ! Elle ne méritait pas de mourir… non… elle ne méritait pas, je devais l'épouser… mais par ta faute tu as détruit sa vie, et la mienne par la même occasion !

Premières ecchymoses dans la zone maxillaire.
 
❖ Tu ne mérites même pas la mort, espèce de meurtrier ! Tout ce que tu mérites, c'est de vivre avec autant de souffrance que tu as répandu autour de toi !

Violentes fractures de la cinquième à la septième côte sternale. Crachats hémaptoïques multiples.

❖ Crève, comme tu as laissé mes enfants se donner la mort devant mes yeux… crève !

Nouvelles ecchymoses. Inflammation de la paupière droite inférieure.

❖ Monstre !

Un violent coup de pied à nouveau dans le ventre bien mérité. Du sang, encore du sang.

❖ Prends ça, et ça ! Meurs… meurs, MEURS !

Tes chaines tremblent, impriment leurs marques sur ton frêle corps, mais tu ne bouges pas. De la folie, tu génères la colère, qui retourne à la source dans la cruauté. Prêtre fou, égaré lucide, enfant d'un autre temps, pas une seule image ne parvient à se glisser dans cette chrysalide lynchée, violentée, insultée. Tu trembles sous les coups. Dans la valse des chaines, tu subis, tu n'agis plus. Il n'y a plus d'Asura. Il n'y a plus de Lumière. Il n'y a plus que l'ombre, et la noirceur du cœur des hommes.
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MessageSujet: Re: Orage de Fer   Jeu 8 Oct - 1:06

Dans le temple du crime réside Louka le martyr. Idole crainte de toutes et tous dans les hameaux du nord de Begnion, ses fidèles viennent se recueillir face à lui, déposant nombre de prières véhémentes et insultantes. Stagnant dans sa camisole de fer et sa robe d'hématomes, il attend, inerte, que hommes et femmes lui ramènent la folie qu'il a semé. Il patiente, sonnant le carillon de ses chaines au gré des litanies.


Si Louka pouvait exprimer sa douleur sous une quelconque personnalité, il en aurait été à présent impossible dans son état actuel. Privé de toute parole, de tout mouvement, l'être méprisable était sujet à un traitement des plus ignobles. Depuis environ une semaine, les villageois venaient lui rendre régulièrement visite afin de passer leur colère sur le criminel, incapable de se défendre dorénavant. Aux crachats se succédèrent les paroles, aux propos les coups, d'abord pieds et poings, puis arrivèrent les outils, essentiellement le bâton. La nécessité de maintenir dans un état proche de la vie le prisonnier n'avait pas été négligée, afin que poursuive l'apaisement de la région. Nourri avec ce que les villageois jetaient, ne pouvaient vendre, il devait se contenter de boire l'eau qu'on lui jetait au visage pour le réveiller, avant le coucher du soleil. Le sommeil était un luxe dont il n'avait pas le droit de jouir.

Ce supplice toutefois ne pouvait s'éterniser. Outre un outil de soulagement par la douleur, le Moine Noir était surtout un condamné. Lorsque la semaine de calvaire s'acheva, les responsables de la petite région se concertèrent sur le lieu le plus approprié pour présenter la tête du monstre sur une pique en bois bien visible du plus grand nombre. Il ne restait plus qu'à transporter le quidam en question. Bientôt, le règne de terreur du fléau de Belogor ne serait plus qu'un lointain souvenir, une histoire locale racontée aux enfants pour les forcer à aller dormir.

Une tempête particulièrement torrentielle marqua la veille de la sentence du monstre à la gueule d'ange. L'empyrée se voilait d'une robe fuligineuse, compacte et traversée par de vives écharpes d'ambre. À travers le déluge, une voiture file à toute allure, nonobstant les sentiers fangeux que sont devenus les routes de campagne. À son bord, le Moine Noir, ou plutôt ce qu'il en restait, s'assoupissait tant bien que mal. Deux chevaux ainsi que deux hommes le transportaient, retranché à l'arrière. Ses dernières heures d'existence, le prophète aliéné les passerait une fois encore dans l'obscurité et l'humidité, les oreilles noyées d'un flot constant de tonnerres et de crépitement aqueux.

Dans ce champ de bataille naturel, impossible pour l'accusé de se repentir mentalement. L'épuisement et la douleur avaient écrasé toute personnalité, aussi déviante soit-elle, chez le quidam. Il n'était plus qu'une carcasse attendant de voir le peu de conscience lui restant écarté du reste de son corps. Une crevette, en somme, faisant son ultime voyage le long d'un Styx de bourbe dans la barque de Charon.

Au gré de la topographie aléatoire des lieux, le chariot tremblait, et son contenu tanguait çà et là au même titre qu'une marchandise sur une mer agitée. Le bruit des chaines accompagnait le mouvement du taulard inconscient. Jusqu'à ce qu'un énième choc propulse la carcasse contre un des pans du véhicule. L'impact entre le bois et la tête fit se lever une, puis une seconde paupière. Mieux, elle souleva une question : qui se cachait derrière ce regard ? Qui était-il, dorénavant ?

Étouffant un râle de douleur dans le tonnerre et sa frêle gorge, l'être tourna la tête dans un effort presque extraordinaire. Nonobstant sa chrysalide d'airain, son œillade parcourut son ultime cellule de manière aléatoire. Tout semblait bel et bien fini. Terminé, l'escalade de l'horreur. Le pécheur allait rendre son dernier soupir, et ainsi briser des mois de souffrance dans la région.

Pourtant, quelle était cette impression ?

Au seuil de la léthargie, la carcasse débordante de péchés semblait absente de toute énergie. Absente de toute volonté. Néanmoins, un dernier souffle subsistait. Il n'était pas chargé de haine ni de quelconque tare spirituelle. Encore moins chargé de pensées archaïques datant d'une ère de douce paix illusoire. Sans étiquette, cet amas de chair et de sang cherchait à s'émanciper du funeste sort qui l'attendait.


Au delà de la peur de mourir, c'était l'instinct qui pulsait dans chaque fibre de l'être somatique de Louka. Cette pulsion de survie qui s'élève au-dessus des pensées, des sentiments, des émotions. Un souffle fébrile mais nouveau guida le corps du condamné. Dans ce second élan de vie, une seule pensée, aussi absconse fut-elle, traversa l'esprit du quidam : échapper au jugement dernier. Aucune raison n'animait cette idée, bien que logique soit-elle. Ce n'était pas l'envie de continuer à semer la confusion. Ni celle de retrouver quelqu'un. Ce fut comme si le corps l'emportait temporairement sur un esprit absent. L'expression purement égoïste de la matière cherchant à se sauvegarder dans cet état ordonné appelé la vie.

Dans le tumulte de l'orage, le prisonnier sembla replonger à nouveau dans la réalité. Il y découvrit un monde de sensations acerbes, de douleurs aiguës, de contraintes insupportables. La détonation du tonnerre broyait ses tympans, tandis que les tremblements induits par le déplacement du véhicule sur des chemins escarpés joutaient avec les faibles battements de son cœur. Enchainé autrefois au supplice du délire et des réminiscences en boucle, son enveloppe charnelle n'avait guère l'habitude de ce monde tranchant avec ses souvenirs d'autrefois.

Malgré cette pression énorme qui pesait sur chaque parcelle de peau, il fallait agir. Dans un ultime effort, Louka essaya de trouver un échappatoire. Avec son état actuel, difficile d'agir à son aise, d'autant que le jeune homme n'avait pas la carrure d'un héros. Bien au contraire, il n'était qu'une larve qui était parvenue à s'en sortir. Tout comme cette larve parasite qu'il incarnait autrefois, il allait dorénavant devoir ramper pour tenter de fuir. Les deux gardes chargés de le surveiller à l'arrière du convoi avaient négligé le quidam au point de s'autoriser un somme au beau milieu de la nuit. L'occasion idéale pour le pécheur de disparaitre à jamais. Entre deux respirations profondes, le blondin se laissa envahir par son instinct, seul moyen de s'en sortir à présent.

Ses actions, quand bien même faibles, n'en ressortirent que plus spontanées, instantanées même. Il ne réfléchissait plus; son corps se mouvait seul. Enfin presque. Couvrant le bruit de ses chaines entre deux éclairs bien calculés, le fugitif en devenir s'aidait des basculements de l'embarcation pour se propulser à son bon vouloir dans la direction qui l'intéressait. Prenant un peu d'élan, le jeune homme se laissa glisser jusque devant la sortie. Il n'y avait nulle lumière rassurante au bout de cette sortie. Pas moins une atmosphère chaleureuse. Il n'y avait que la pluie battante de dehors et la nuit profonde déchirée par la colère des divinités.

Abandonnant l'aide de l'élan, Louka s'accrocha au rebord en bois le séparant de la sortie et tenta de grimper encore couché au sol. Du sang coula de son front, à l'issue de l'impact entre sa tête et le bois lui ayant permis d'atteindre la marche finale. Ignorant le saignement, il laissa ses mains squelettiques le hisser de son mieux sur ce qui paraissait être un sommet à ses yeux fatigués. Le reste se fit seul : à mi-chemin, un nouveau heurt entre la route et la carriole envoya valdinguer Louka vers l'arrière, le faisant quitter le véhicule. Son corps entier ainsi que l'amas de chaines l'accompagnant depuis sa cellule tombèrent en plein dans une flaque de boue. Le choc fut cette fois suffisant pour réveiller les deux matons qui se rendirent compte de la gravité de la situation.

Un nouvel effort intima à l'animal qu'était Louka de rouler, glisser, user de ses dernières forces pour dévaler la pente qui s'offrait à lui d'un côté de la route, et d'y disparaître totalement. Savoir où il allait finir n'avait pour l'heure pas d'importance, tant qu'il s'éloignait de ses tortionnaires. Quitte à ce qu'il finisse dans un torrent pour se noyer, à atterrir avec violence contre un rocher… peut-être était-ce mieux ainsi. Louka n'était dorénavant plus en état de penser à quoi que ce soit relatif à sa vie. Les yeux fermés, il s'abandonna pour l'heure à un monde éphémère qu'il n'avait pas visité depuis des lustres : celui des rêves profonds.
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MessageSujet: Re: Orage de Fer   Lun 26 Oct - 23:24


Retour dans l'abysse. Peu à peu, l'esprit confus du Moine Fou s'évanouissait dans les tréfonds de la fange. La cacophonie étouffante de l'ondée se ternissait peu à peu. Un à un, les sens du monstre s'éteignirent, ne laissant subsister qu'une pâle lueur, celle d'une conscience fragile, en proie à ses démons internes. Né du chaos, Louka y retournait, avec pour Charon un instinct venu l'arracher de la justice cruelle des hommes pour le confronter à la réalité d'une nature déchainée. Rédemption ou suicide, vers quels horizons le quidam voguait-il sur le Cocyte ? Si de la main de l'homme vengeur la vermine moribonde ne devait pas périr, alors c'était à l'orage de faire tomber le marteau du jugement.

Dans un monde de nuit et de frimas infernal, l'âme labile du dévot se faisait peu à peu dévorer par une horde de cauchemars, tissage abscons de souvenirs et de victimes tombées dans la démence et l'autocide. D'une poigne putride, les ténèbres jugulaient la conscience de Louka, ne lui laissant aucun répit dans les eaux troubles de l'inconscience. Mille épées de Damoclès transperçaient de toutes parts le corps comme l'esprit. D'un dé à autant de faces que de facettes névrosées, ne demeurait à présent qu'une pièce au pile somatique et à la face végétative.



Longtemps, sous le joug psychotique de ses dogmes, l'enfant avait perpétré le meurtre, jouant justement avec la vie et la mort comme avec un simple écu. Le poids de son crime l'écrasait dorénavant pour le plonger plus profondément encore dans un monde où sa folie n'avait pas d'emprise. Était-ce là la finalité de cette impulsion auparavant salvatrice ?


« Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même.
Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi. »

— Friedrich Nietzsche

Plonge dans l'abime  Louka, et écroule-toi dans ton monde.


Une confusion nouvelle envahissait Louka. Elle n'avait pas l'odeur habituelle de la folie prenant possession du pantin de chair qu'était le Moine Fou. Les lémures avaient cessés de le hanter. Il ne restait que ce vacuum de tourmente. Le néant ? Le trépas ? Impossible de le savoir, tant la fatigue accablait le quidam. Le silence vrombissait, les ténèbres flamboyaient au creux des pupilles du moine. Dans ce microcosme, pas même le mouvement était autorisé. Une camisole invisible maintenait encore dans un état statique le heimatlos. Étrangement, quand bien même il errait dans l'inconscience, voire la mort, Louka ne s'était jamais senti aussi bien depuis longtemps. Ce n'était plus un fragment de son esprit qui menait la barque, mais bien son libre-arbitre qui s'engouffrait dans les ténèbres. Ce n'était plus ses réminiscences puériles qui émergeaient à la surface pour lui rappeler les moments heureux, il s'agissait bien là d'une conscience propre qui se noyait dans l'inconnu.

En son for intérieur, il pesait le pour et le contre. Disparaître apparaissait comme la meilleure solution pour être en paix avec les autres, mais surtout lui-même. S'il était impossible de recoller les morceaux de son être à la lumière du jour, la nuit dissoudra les pièces du puzzle sous une même obscurité. Entre douleur et aponie, crimes et remords, Louka s'abandonna peu à peu au néant, seule place dans laquelle ses péchés pouvaient être contenus…



Finalement, le moine parvint à ouvrir les yeux. Une lumière abondante inonda ses yeux, forçant le bourgeon à se refermer pour cacher ses deux myosotis encore fragiles. La seconde tentative permit au quidam de percevoir de façon grossière son nouvel environnement. Il n'était plus question d'humidité, de boue ou de pluie. Le froid avait disparu, seule demeurait la douleur qui serpentait çà et là à travers les membres endoloris du jeune fuyard. Tout souvenir au delà de cette scène s'élevait à des hauteurs encore inatteignables pour le moment. À défaut de pouvoir reconstituer son passé, l'égaré détailla l'environnement présent.

Si c'était dans l'au-delà qu'il s'était réveillé, alors l'Enfer était un luxe : Louka était couché sur un matelas, recouvert d'un drap mais surtout de bandages des plus sommaires. Autour de lui, le blondin reconnut clairement l'agencement d'une chambre, tandis que son nez était piquée par l'odeur de la fumée. Une cheminée, très certainement, qui n'était pas de refus à l'heure où la sylve se dénudait peu à peu. Encore incapable de se lever, ce fut finalement l'hôte qui vint finalement à la rencontre de "l'invité." Le dit hôte devait dépasser de peu la cinquantaine. Son regard, usé par le temps, n'en conservait pas moins un éclat châtaigne. Ses cheveux eux, avaient déjà perdu en substance et en couleur. Plutôt tonnelé, le quidam semblait être en bonne forme, contrairement à Louka, auquel il ne tarda pas à s'adresser.


❖ Comment tu te sens ? Ça devait bien faire une semaine que tu étais inconscient.

Aucune réponse. L’œillade du blessé témoignait amplement de son état actuel.

❖ Ne te force pas à répondre pour le moment, repose-toi encore un peu. Vu l'état de tes blessures, c'est normal.

La douleur, ça, il s'en souvenait. Son corps lui soufflait à l'oreille son tableau clinique : fractures, hématomes, ecchymoses, brûlures et autres cicatrices, le quidam était une nature morte de traumatismes peinte par un artiste fou. Mais outre le mal, Louka voulait bien savoir dans quelles circonstances était parvenu dans un tel état dans un tel endroit. Son bienfaiteur ne traina pas à lui apporter la réponse.

❖ Quand je t'ai trouvé en rentrant chez moi, tu étais inconscient au bord d'une rivière, couvert de boue. Et tout ce sang, ces blessures… qu'est-ce qui t'es arrivé pour que tu te retrouves dans cet état ?!

Face à l'absence de réactivité de son interlocuteur, le gaillard s'autorisa une pause dans son monologue, avant de reprendre, abordant les bonnes manières.

❖ Enfin bon, moi, c'est Leif, et tu es chez moi, accessoirement ma petite forge. Tu peux y rester autant de temps que tu le souhaites pour te reposer. Sur ce, si tu as besoin de moi, je suis à côté.
❖ Merci…, parvint à déclarer l'alité avec le peu de forces dont il disposait.

Comment le susnommé Leif s'était retrouvé à la rencontre de Louka par une telle averse ? Pourquoi avait-il choisi de l'héberger avec autant d'altruisme ? Pour l'heure, le recueilli était encore trop ensuqué pour chercher à combler sa curiosité. S'abstenant de l'aide proposée - à défaut de pouvoir l'appeler ou aller à sa rencontre - Louka se laissa enlever une seconde fois par les oneiroi.
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MessageSujet: Re: Orage de Fer   Dim 1 Nov - 18:14

À son réveil, le heimatlos encaissa la douleur et tenta de retrouver les joies du mouvement. Un doigt, une main, un bras, il détailla son articulation, joua des muscles encore endoloris, avant de faire de même avec ses jambes. Bientôt, le gazier parvint à se lever, mieux, à se diriger à la fenêtre pour toiser l'extérieur malgré sa carrure famélique. Une semaine de convalescence était insuffisante pour combler à des jours de torture récompensées avec de l'eau croupie et de la pitance souillée.

De sa position actuelle, le convalescent pouvait observer une vaste clairière se dessiner à l'arrière de la chaumière. La vue d'une nature paisible, bien loin de la tempête qu'il avait subie récemment l'apaisa un temps, tandis qu'il prit appui sur le rebord de la fenêtre pour soutenir sa frêle charpente carnée. Sur le reflet de la vitre, Louka vit son visage comme une découverte. Outre son amnésie, le quidam ne s'était jamais vu tel qu'il apparaissait aux yeux des autres. Conscient d'être dans un corps d'adulte, son faciès lui disait pourtant le contraire. Entre deux cicatrices qui se résorbaient peu à peu, le blondin discernait le portrait d'une résistance envers les affres du temps. Derrière la fatigue, il lisait une innocence factice dans son œillade, autrement dits, deux iris azurescents masquant l'insanité derrière l'innocuité.

En improvisant la scène de Narcisse, Louka voulait reconstituer son identité perdue. Mais parmi les pièces de sa mémoire, les plus accessibles étaient cependant les plus endommagées, entachées de plaies et de contusions. Faisant fi de cet échec, le quidam quitta la fenêtre et se mit en direction de son bienfaiteur, le susnommé Leif. D'une foulée boitillante, le blessé prit le temps de rejoindre la pièce centrale de la chaumine. L'hôte l'attendait à l’œuvre. Leif était en effet en train de marteler le fer chaud avec une habilité digne de sa profession. Tout en poursuivant sa besogne, l'artisan accueillit du regard l'invalide avant de terminer sa création. Loin de tout outil de guerre promptement associé à la profession de forgeron, il s'agissait ni plus ni moins qu'un clou des plus ordinaires.

C'était un travail de l'esprit simple à faire, mais il fallait se rendre compte que tout forgeron n'avait pas pour but d'alimenter les batailles et autres faits d'armes en instruments de véhémence. Il fallait des hommes, parfois des femmes, pour produire des objets bien plus proches du quotidien : des serrures et donc des clefs, des pièces de charpenterie. Leif appartenait ainsi à cette branche plus "civile" du forgeage. Tout en arrivant à cette conclusion, Louka tenta de faire vibrer ses cordes vocales pour s'exprimer. Mais le forgeron, réjoui à l'idée de voir son invité enfin debout, prit cette initiative plus promptement.


❖ Ça fait plaisir de t'voir debout dis-moi ! C'est quoi ton nom, au fait ?

Le nom. Un des piliers de son identité, au même titre que ses souvenirs, son visage. Louka n'était pas un prénom anodin : il avait une connotation particulière, lorsqu'Uriel le lui avait attribué. Un sobriquet lumineux, irradiant de bonté, mais n'ayant au final émis que le spectre de l'horreur. Et dans l'ombre de la tempête, cette étiquette de l'esprit restait noyée dans les abysses oléagineuses du Léthé.

❖ Merci encore pour tout ce que vous avez fait pour moi monsieur, je ne saurai jamais comment vous remercier assez… quant à mon nom, je suis désolé, mais je crois bien avoir perdu la mémoire lorsque vous m'avez trouvé dans la nature.

Leif dissimula une petite moue derrière un sourire gêné. Face à cette amnésie, le forgeron se contenta de la gratitude portée à son égard, à laquelle il tâcha de répondre.

❖ Si déjà tu vas mieux, c'est l'essentiel. Pour ta mémoire, ça prendra le temps qu'il faut, mais je suis sûr qu'elle te reviendra, tôt ou tard ! En attendant, comme je te l'ai déjà dit hier, tu peux rester autant de temps que tu le veux ici, tu ne me déranges pas, au contraire.

Gêné par une telle proposition aussi altruiste, Louka baissa la tête en cachant inconsciemment un regard gratifiant à l'égard de son hôte. Dans le silence de la chaumière, Leif ne prit pas compte de l'absence de réponse de son invité et se remit au travail spontanément. Le blondin s'installa alors à proximité et avec un air curieux, observa l'artisan à l’œuvre. D'apparence juvénile, l'heimatlos le paraissait aussi d'esprit actuellement tant il semblait intéressé par le forgeage. Entre flammes et métal élastique, le prolétaire n'avait aucune difficulté. L'expérience du métier se lisait à chacun de ses gestes, minutieux et à la fois vifs. Chair, chaleur et fer se mêlaient dans une danse captivant toute l'attention de quiconque la suivait.

Mais le blessé, vexé à l'idée de n'être qu'un fardeau pour son bienfaiteur, fit usage de ses nouvelles forces pour lui prêter assistance. Insistant une première fois, il parvint après plusieurs tentatives à s'acquitter du soufflet de forge afin de gérer selon les instructions de Leif la vigueur du feu. L'assistant fit ainsi usage de l'appareil tout au long de la journée. Puis le lendemain, répétant l'expérience, l'amnésique tâcha de prêter main forte en rangeant les clous ainsi forgés dans l'endroit approprié, en dépit de son état encore fébrile. Petit à petit, le quidam imposait sa présence dans le quotidien du forgeron. Pour l'heure, Louka se moquait bien de savoir quel type de personne il était auparavant. Ce qu'il importait, c'était avant tout d'être redevable auprès de son sauveur.




Son unique souvenir, celui d'un corps inerte et au seuil de la mort mêlant le sang à la boue et à l'averse, le faisait encore frémir jusque dans ses rêves. La déflagration sonore du tonnerre, le cliquetis des chaines… aucun son ne lui échappait. Paradoxalement, son seul souvenir était le plus précis qu'il avait à disposition, bien qu'il n'était pas des plus agréables. Revenant à nouveau dans le monde des bipèdes, le blondinet devait maintenant payer sa dette à l'effort, à défaut de ne disposer d'aucun pécule. Plusieurs jours après son réveil, l'assistant de Leif partait dans la clairière afin de ramasser du petit bois. Une tâche à la portée du convalescent qui en prime s'offrait le luxe de respirer l'air frais de l'extérieur.

Foulant l'humus, le garçon amassa peu à peu le combustible de lignine, baladant son regard dans les allées fauves. Peu à peu les bandages l'abandonnaient, pantomime du corps de la saison automnale. Il ne lui restait que quelques balafres masquées par les vêtements, ainsi qu'une jambe parfois capricieuse. Ce fut ce même membre inférieur qui, au cœur de la sylve, joua des tours à son possesseur. La chute n'en fut que plus belle, tandis que le tas de bois rassemblé ne devint qu'un radeau confus en un instant. Et alors que le garçon tâcha de faire fi de cet incident et de reprendre sa collecte, un soubresaut de l'esprit le frappa soudainement. Sa mémoire perdue revenait peu à peu à l'assaut. De terribles images assaillirent les méandres du blondin, tandis qu'entre deux spasmes, une pénible vérité se sublima au creux de ses lèvres.



« Je suis… je suis… Louka. »

Oui, tu es Louka, le Moine Noir. Le Moine Fou. La Peste rampante des montagnes. L'apôtre de la Confusion et du Crime. Tu es l'auteur de crimes, de désastres. Tu es une aberration, une incohérence au sein de l'humanité. Le péché de Belogor. Rejeté des siens, accueilli par la Folie, tu as tué sans comprendre, répandu la peine dans la joie et semé le trépas au nom d'une divinité factice.

Les tiraillements ne cessèrent pas. Bien au contraire, ils se propagèrent comme un nuage de fumée noire dans tout le corps du pécheur. Sa vue se troubla, perdue entre la réalité et cette série de cauchemars éveillés. Son unique souvenir de la tempête s'effaçait peu à peu dans la noirceur de son passé revenu au présent. Dans cette mare de réminiscences croupies, Louka y distinguait des visages, des silhouettes, flanchant toutes sous le poids du malheur et du délire. Un mal né de sa main.

Tu es l'artisan du Chaos. Par ton alchimie démoniaque, tu changes le ris en pleur, la joie en peine, la survie en suicide. Combien d'innocents as-tu trompé avec ton corps de chérubin ? De beaux enfants devenus des corps sans âme, de mignonnes changées en chimères aliénées. Combien de déviants as-tu corrompu de ta lumière cadavérique ? D'atrocités commises sous l'éclat de ta lumière. De hameaux et de villages étouffés par ta propagande luciférienne. Les corbeaux chantent tes louanges sur ton passage, la vermine dresse un tapis viride de chair folle sur ton passage. La montagne veuve pleure, s'effondre sous le poids de la confusion.

Louka de Belogor, te souviens-tu du Mal que tu es ?
 
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MessageSujet: Re: Orage de Fer   Dim 6 Déc - 1:58

Sous le manteau fauve de la frondaison, Louka faisait face à ses démons. Il avait suffi d'une bousculade dans le domaine sylvestre de Mère Nature pour que les affres du passé remontent à la surface. Un choc anodin suffit pour embourber l'ancien Druide dans le limon d'un Léthé en crue. Et dans la tourmente, le quidam s'agenouillait, oppressé par le poids de ses crimes. Les images de désolation ne cessaient d'abreuver sa conscience qui demandait le repos. Pire encore, une cure de l'eau, où l'outre déversait des flots incessants d'horreurs dans le bec d'une psyché malingre. Le calme du lieu cédait à mille et un cris de démence, brassé en permanence par un vent bredouillant tout autant de plaintes incoercibles.

Au milieu des feuilles mortes, il se souvenait enfin.
Ô combien était grande cette douleur, doublement même, que d'être à la fois spectateur et acteur de ses actes. Se voir répandre une parole faussement sainte et diffuser à la place un virus de l'âme, tel était le spectacle que se repassait en boucle depuis quelques minutes le jeune convalescent. Le retour à la réalité ne manqua pas de lui faire écorcher le renard à même le sol. Ainsi affligé par ce tandem de traumatisme, il essaya de revenir à la raison seulement au bout d'une dizaine de minutes. À ses yeux, un éon s'était écoulé dans cette poignée de sable du temps. Toujours pris de tremblements, il s'appuya de sa main fébrile, tendit un bras lacéré de plaies et autres marques de chair et tenta de se lever par trois fois. Le tronc d'arbre qui se tint face à lui devint soudain son plus grand soutien dans ce moment insoutenable. Au gré de l'écorce, il parvint finalement à se relever, pour lever la tête vers une empyrée constellée de frondaisons rubigineuses.  

Les feuilles amaranthes, fauves, flavescentes virevoltaient et emportaient dans leur valse tourments et troubles. Quand bien même son identité antécédente lui était revenue, il ne savait que faire à présent. Auparavant, dans le fief de la folie, il n'avait aucun libre-arbitre. Seule son ambition de contaminer le genre vivant dictait ses agissements. Alors, que faire ? Face à cette question, une autre fit écho. Qu'avait-il, dorénavant ? Plus qu'un avis de recherche qui moisirait dans l'oubli ou au contraire, gagnerait en force, il avait repris conscience. Mieux, il avait quelqu'un sur qui compter : Leif le forgeron. Cet homme avait sauvé Louka, et ce dernier lui en serait longtemps reconnaissant. Dans les ténèbres renaissantes de sa conscience, un pâle sentier de lumière se dessinait. Nul doute que sans l'intervention de l'artisan, ce chemin n'aurait jamais pris forme au cœur des ombres difformes tonitruant le nom de Louka le Moine Fou. Si l'évadé tenait à s'évader de cet amas de spectres charbonneux, il n'y avait qu'une seule voie : celle que Leif lui avait offert.


« Il ne doit rien savoir… Ni ce que j'étais, ou ce que je suis, ni ce que je vis. Non. Rien de tout ça. Je dois juste… l'aider. »

Dans un faible élan de détermination, il serra son poing encore grelottant, et soupira longuement. Les prochains jours allaient être rudes, à lutter entre labeur et démons internes. Mais pour cet homme qui avait, à l'image d'Uriel, offert une nouvelle vie à Louka, ce dernier devait être prêt à faire les efforts nécessaires. S'échappant tant bien que mal de sa crise de fatigue, le repenti rassembla une fois encore le combustible qu'il avait éparpillé auparavant avant de repartir, boitillant, en direction de la chaumière.

Les semaines suivantes furent plus mornes.
Mais elles n'en restèrent pas moins éprouvantes.
Redoublant d'acharnement, le blondin se tua à la tâche. Plus de bois, de coups de marteau, de fer. La souffrance perlait de son front à grandes larmes, et la fatigue se dessinait sur ses cernes. Des brûlures maladroites, des cloques qui se succédèrent, Louka garda le silence. Il ne voulait pas éveiller les soupçons de Leif sur son état, aussi bien physique que psychologique. Vivre aux côtés d'un zig encore convalescent devait être un fardeau suffisamment lourd à porter pour l'artisan. La peur de sombrer à nouveau tenait dorénavant en éveil l'apprenti-forgeron. Lorsque l'horizon dévorait le soleil, le tributaire fuyait le monde des rêves. Trop souvent le visage de ses victimes jaillissait avec effroi dans son sommeil, accompagnés de mille et un cri faisant de l'encéphale de Louka un vaste hôpital psychiatrique, aux couloirs hantés par des patients morts de leurs symptômes. De fait, le blondin préférait tarder, saisissant dans le silence de la nuit quelque outil pour poursuivre son œuvre. Le feu de la forge devint ainsi son confident, repoussant les ombres qui lancinaient le nocturne.

Au fil du temps, Louka en vint à forger son corps même. À coups de maillet et au rythme de la besogne, il brisait peu à peu la chrysalide d'un corps enfantin, laissant émerger les marques d'un corps adulte. Sa charpente se renforçait, bien que tassée sous le poids de l'effort. Un peu plus chaque jour, il sentait son corps à même de faire plus d'efforts et dépensait promptement ce gain dans la corvée. Sous une pellicule de sueur se mêlant à la suie et à la poussière, son faciès s'endurcissait également. Ses traits enfantins s'atténuaient, laissant à Louka l'opportunité de se tailler dans la tourmente le corps d'un quidam approchant de la vingtaine.



Mais dans son esprit, la fameuse tourmente ne s'estompait pas. Au contraire, elle faisait résistance, tentant de s'insinuer dans chaque recoin du quotidien du blondin pour reprendre du territoire. Si le prolétaire méprisait le repos, l'éreintement qui en résultait amplifiait son angoisse. Les ombres cauchemardesques de la nuit s'étendent davantage sous la lumière diurne.

Pire encore. Par inattention, ce fut une lumière familière qui suinta de la dextre du jeune homme. Face à cette résurgence, Louka prétexta partir chercher une énième fois du bois dans les bois, la main gauche serrant honteusement le poignet du bras ayant émis l'éclat interdit. La Lumière d'Asura était revenue, marquant une nouvelle progression dans la restauration de sa mémoire immorale. Le moine reconnaissait comme nulle autre cette magie corrompue par des années de peste. Elle portait en elle un arc-en-ciel d'atrocités que le quidam avait répandues entre Begnion et Daein. Un rayonnement qui n'avait rien de solaire, bien au contraire. Un malaise envahit progressivement le jeune homme, méprisant cette facette de son être. Il rejetait ses pouvoirs, acquis au prix d'une innocence et d'une foi gâchées par la Peste Pourpre. Il n'en voulait pas, mais voilà que ces derniers revenaient, comme pour lui rappeler qu'il ne pouvait fuir son passé. Une chance néanmoins pour l'ancien moine qu'il n'ait pas revêtu par inadvertance la toge du Saint Arlequin, la manifestation ignée d'une dizaine d'années de folie condensée en un seul être.

Un craquement de branches et de feuilles alerta de façon impromptue Louka de la présence de Leif. Ce dernier l'avait suivi, inquiet de ce départ si précipité. L'éclat maudit s'estompa peu à peu au creux de la main du jeune homme, tandis que son regard considéra la venue de son bienfaiteur.


❖ Dis moi, tu es sûr que ça va ? Je trouve que tu es parti un peu vite.
❖ Oui Leif, tu n'as pas à t'inquiéter pour moi je-
❖ Eh bien c'est trop tard… Tu sais, je trouve que tu as l'air très épuisé en ce moment, et ça me préoccupe. Regarde ton visage, ces cernes ! Dis-moi franchement, est-ce que ça va vraiment ? Si tu es trop fatigué, je ne veux pas te faire prendre le risque que tu continues de m'aider dans mon travail, ça ne ferait qu'empirer les choses, comme toi comme pour moi.

Louka étouffa un long soupir. Sa volonté de masquer son passé était intacte, aussi ce dernier fut perturbé à l'idée de devoir jouer la carte du mensonge. Il n'était plus idée de jouer sur la perte de mémoire et l'omission. Il devait tromper son hôte pour continuer à suivre ses pas. Si jamais Leif apprenait la vérité… tout ce qu'avait construit jusqu'à présent le convalescent s'effondrerait. Il ne pouvait se permettre une telle fin.

❖ Bon… je ne peux pas le cacher longtemps. Je pense que mes blessures suite à l'Incident ne se sont pas totalement guéries. Je voulais faire comme si c'était le cas pour continuer à t'aider, mais je crois bien qu'à force de me surmener, elles sont revenues. Je ferai plus attention dorénavant Leif. Je m'en excuse.

Le susnommé forgeron à l'embonpoint insignifiant marqua un silence, puis lança un regard étrange à Louka. Un regard qu'il ne savait déchiffrer. S'en suivit un léger sermon à la suite de quoi, Leif retourna à la forge.

Effondré contre un tronc d'un arbre quelconque, le Beorc fut à nouveau pris de spasmes. Mais l'objet de ces tremblements n'avait plus rien à voir avec son passé. Enfin presque. Le poids de son passé écrasait davantage Louka à cet instant précis. Il lui était difficile de cacher ce secret si lourd envers celui qu'il considérait comme un second père. Si dur, et à la fois nécessaire au maintien de cet équilibre fragile dans sa nouvelle existence. Cet effort, mille fois plus éprouvant que n'importe quelle charge à soulever ou température ardente à endurer, combien de temps allait-il devoir le tenir ? Indéfiniment ? Louka n'en savait rien. Mais il était conscient qu'il ne pouvait pas couvrir ce fardeau mental à vie. Tôt ou tard il devrait payer de ses crimes.
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MessageSujet: Re: Orage de Fer   Dim 6 Déc - 16:03

Lorsque le quidam quitta la clairière, il put apercevoir au loin des montures faisant face à la chaumière. Des voix inhabituelles associées à des ombres supplémentaires à travers la vitre de la dite bâtisse firent comprendre à l'heimatlos que Leif n'était plus seul à la forge. Mais aucun de ces indices n'était capable de prédire ce qui attendait Louka. En ouvrant la porte d'entrée, le blessé fit face à trois personnages qui n'avaient rien à voir avec les habitants du village bordant l'échoppe de Leif. Louka dévisagea du regard l'un des trois inconnus qui se retourna spontanément en voyant le jeune homme arrivé. Son œillade se voulait agressive. Son visage lui portait quelques cicatrices lui donnant un air plus dangereux. En posant son regard azulescent sur les flamberges portées à la ceinture des gaillards, le sang de Louka ne fit qu'un tour : ces hommes n'étaient assurément pas là pour parler de la cueillette des champignons de Daien ou acheter des clous. C'étaient des mercenaires, envoyés par un malfrat plus important encore.

❖ Comme je vous le disais avant que mon fils n'arrive, je ne pourrai pas assurer la commande dans les délais. J'ai déjà quelques demandes en attente, je risque par conséquent de mettre plus de temps pour faire vos armes.
❖ Tu crois vraiment qu'on en a quelque chose à foutre de tes commandes ? Colvagh a demandé, alors tu obéis. Ça s'arrête là ! Tu n'aimerais pas qu'il vienne en personne récupérer les armes qu'il te demande de lui faire, non ?
❖ Non non, bien sûr… mais vous savez très bien que je suis le seul forgeron de la région et que je ne fabrique pas des armes à la base. Alors si vous pouviez m'accorder un peu plus de temps, je vous assure que j'offrirai à Colvagh les épées dont il a besoin avec la qualité escomptée.
❖ Je crois que t'as pas très bien compris le marché le vieux. T'es pas en droit de négocier : ce sont nos conditions, pas les tiennes. Ou alors tu as besoin d'une motivation supplémentaire pour te mettre au boulot ?

Le mercenaire esquissa un sourire sadique, et se retourna lentement en direction de Louka. Un second reître se faufila derrière le jeune homme, bloquant toute fuite possible en refermant la porte. Tout d'un coup, l'homme vint saisir un poignard et le brandit sur la gorge du blondin, son bras enlaça avec la pression d'un serpent le cou de l'apprenti-forgeur. Même en se débattant, impossible pour le blondin de se libérer. Il était pris au piège.

La douleur exercée sur sa gorge brisa alors cette image accueillante de l'humanité qu'il s'était imaginé à force de côtoyer à distance les villageois. À Belogor, il n'avait connu que l'esprit de communauté, dévoué envers Ashera. Un esprit de ruche, où tout semblait lisse, immuable. Pire, il se sentait à l'abri, protégé d'une humanité belliqueuse, semant la désolation sur son passage. Sa convalescence aux côtés de Leif avait corrigé le tir. Il y avait du bon en chaque homme. Il suffisait de descendre de sa montagne pour le comprendre, au lieu de s'enfermer dans la peur de l'autre.

Mais aujourd'hui, l'autre était une crapule. Un misérable, prêt à menacer la vie d'autrui pour le profit, mieux, pour alimenter la guerre.


❖ Si tu ne veux pas que j'esquinte la gueule d'ange de ton gosse, je t'invite fortement à accepter la demande qui t'a été faite selon NOS termes. Compris ?

L'intéressé acquiesça vaguement, forcé de se soumettre aux menaces. Pourtant, le brigand semblait ne pas vouloir se contenter de relâcher Louka. Le ris complice des deux autres intimait au troisième de s'en prendre au névrosé, comme un avertissement. Au vu de la position de son bras, le lâche comptait s'en prendre au visage. La lame froide s'approchait lentement de sa joue. Impossible de dire s'il désirait laisser une simple écorchure, une vaste plaie, au pire encore. Mais Louka, dans son for intérieur, s'était résigné à toute tentative d'évasion. Sa faiblesse le rattrapait une fois de plus. Trop fragile encore pour tenter quoi que ce soit.

À l'approche du fer, sa respiration s'intensifia; les mercenaires s'en moquèrent à gorge déployée. Ils se délectaient de la peur qui se lisait dans ses pupilles dilatées. Et son cœur pulsait le rythme de l'angoisse. Un flot prompt de crainte baignant dans le sang. Mais de la crainte, émergea la méfiance, et de la méfiance, l'Éveil. Ce n'était pas le Don maudit d'Asura qui refaisait surface. Non, c'était un pouvoir bien plus enfoui dont Louka n'avait jusqu'à présence pas conscience.

Le souffle du blondin se fit plus bref. Le temps se freinait presque pour s'adapter à ce souffle court, mais plus intense. De ses iris naquirent une lueur fauve. Celle d'un animal menacé. D'une bête agressée. Et bien qu'affaiblie, une bête qui se devait de riposter. D'instinct. C'était le mot exact.
Afin de s'extirper de ce pastis, le Moine Fou porta un violent coup de coude dans les côtes de son ravisseur. Sec et efficace, l'impact coupa la respiration du malfrat, ce qui permet au jeune homme de se dégager. Dans le même temps, poussé par une force sauvage, il attrapa ce qui s'apparentait à un tisonnier, et se retourna pour parer la lame en destination de sa joue. Au lieu de voir son œil ou autre partie de son faciès endommagé, Louka s'en tira à bon compte avec une simple écorchure sur la joue. Le canif tomba à terre, la main du mercenaire frappée avec vivacité, tandis que le blondin recula de manière à ne plus être encerclé. Sa main tenait avec une forte poigne la barre en fer, dans un mélange de terreur et de fureur, prêt à riposter. Il la tenait de façon approximative, mais il n'y avait aucun doute là-dessus : au moindre geste, il attaquait, presque instantanément.

Face à ce spectacle inédit, les trois mercenaires préférèrent s'en tenir à la promesse de Leif plutôt qu'à prolonger l'affrontement. Avaient-ils peur de prendre le risque, ou avaient-ils simplement refoulés leurs pulsions cruelles ? Louka ne le saurait jamais. Quoiqu'il en soit, le trio quitta la pièce, laissant Louka et Leif seuls à seuls. Dans une quinte de toux, il laissa tomber le tisonnier, tandis que son prétendu père adoptif s'élança vers lui pour s'assurer que tout allait bien. Les dernières minutes furent particulièrement éprouvantes pour l'escrimeur d'un jour, dont l'effort spontané l'avait considérablement épuisé. Le sang perla légèrement de sa peau. Et plutôt que de demander de quoi éponger la blessure, Louka préféra des explications. Dans un soupir familier aux yeux du jeune adulte, Leif marqua un silence, avant d'éclaircir la situation.


❖ Ces hommes… ils étaient sous les ordres d'un certain Colvagh. À ce qu'on raconte, c'est un traitre de l'armée de Daien qui est venu rassembler des mercenaires dans les environs. Au début il ne faisait que piller, mais maintenant il vit dans une fortification, plus haut dans la montagne. Et à présent il se sert de ses hommes comme intermédiaires pour qu'on lui apporte ce dont il a besoin : argent, vivres, armes. Dans le cas contraire ils n'hésitent pas à attaquer. En venant ici, ça faisait la quatrième fois qu'ils me demandaient de leur produire des épées.
❖ Mais personne n'intervient ? Comment se fait-il qu'il puisse agir à sa guise aussi facilement ?
❖ Justement car personne ne peut intervenir. La région est difficile d'accès puisque située en altitude. Alors Begnion n'envoie pas ses hommes. On préfère plutôt envoyer des soldats à la frontière pour protéger l'ensemble de la nation au lieu de s'embêter à les faire grimper pour des paysans et quelques chèvres.

Le forgeur ramassa le tisonnier et commença à ranger la pièce, un peu secouée après la visite des bandits. De son côté, Louka semblait bloqué sur la discussion. Nerveux, il découvrait un sentiment jusque là inconnu à ses yeux. Enfant, il ne connaissait que la quiétude apportée par l'Ordre de Belogor. Puis vint la peur, la confusion et la folie. Aujourd'hui, en voyant son monde naissant troublé par une partie de l'humanité déviante, il n'était plus question de ces émotions-là. C'était de la colère.

Nonobstant momentanément sa faiblesse générale, son esprit embrumé comme son corps fragile, le Moine Noir n'avait qu'un souhait en tête : celui d'apporter la justice dans cette région, à défaut que la vraie Justice s'en occupe. Un idéal émergeant très probablement de cette force primitive s'étant manifestée précédemment face aux mercenaires. Louka la reconnaissait : c'était cette même impulsion qui lui avait intimé de rester en vie. Un don insoupçonné que ne tarda pas à souligner son père imposé.


❖ En tout cas, je suis content de voir qu'ils ne t'ont rien fait de mal, excepté cette égratignure. Et quelle force ! Tu n'étais pas le fils d'un soldat, par hasard ? Je parie qu'avec cette démonstration d'agilité, tu les as dissuadés de rester ici encore longtemps de peur de représailles. Enfin bon… il va falloir qu'on se mette au boulot pour eux malgré tout.

Mais encore une fois, l'enfant-fauve ne l'entendait pas de cette oreille. Cette force de la nature qu'il avait à sa disposition, il comptait bien la mettre à profit pour obtenir gain de cause auprès de Colvagh. Toutefois subsistait une difficulté pénible à surmonter. Son propre état physique. La forgerie couplée au traumatisme permanent dans son esprit l'épuisaient considérablement à chaque instant. Ses membres étaient lourds, son énergie amoindrie. Pour parvenir à son but, il avait besoin de forger une fois de plus son corps. De lui donner une forme nouvelle, en accord avec sa croissance. Et ainsi, il saurait se battre pour une cause qu'il estimait juste.

« Je dois devenir fort. Sans compter sur ma magie, rien que ma force. Ma vraie puissance. »

Pour, envers et contre tout.
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MessageSujet: Re: Orage de Fer   Mer 16 Déc - 21:51

C'était l'histoire d'un garçon à la crinière fauve et qui brisait son enveloppe d'éphèbe pour se changer en adulte. Celle d'un œuf de colombe, qui sous les ondulations d'un poison imperceptible vint poindre en une larve démesurée. Un rampant qui s'était enfermé en dernier ressort dans un cocon avec aujourd'hui le désir d'éclore en dragon. Au cœur du gite où fournaise et fer blanc s'entretissaient au gré des battements de marteau, il était là, l'iris au bleu flamboyant fixant avec diligence la lame naissant entre ses phalanges.

L'ordre fut clair : livrer séant en un mois et deux semaines la quantité d'armes imposée par Colvagh et ses sbires. Sous une bonté perfide, on avait pris en compte l'expérience insignifiante de Leif ainsi que ses réserves en matières premières. Une concession que l'apatride comptait bien exploiter. Son avidité inédite pour la rectitude n'eut de cesse de croître à mesure que son paternel lui narrait le récit de cette conflagration cachée d'abus crépitant dans la région. Aux exactions commises, le façonnier y répondait par l'huile de coude. Après une brève période de congé dans l'objectif de reposer son corps endolori par l'affairement, il revint aux côtés de son sauveur avec pour ambition de forger sa carcasse au même titre que les flamberges imposées par le tyran de la montagne.

Quand il ne s'agissait pas de faire rugir le métal dans un orage de fer, Louka mettait à l'épreuve son corps. Dans la sylve, il endurcissait ses membres à coups de hache, puis de tas de bois. S'entrainant dans les limites du raisonnable, il accumulait les progrès à vue d’œil. À chaque instant il se remémorait l'époque proche où il était encore trop chétif pour soulever une hache et récolter du combustible pour la cheminée. Dans un même temps, la silhouette de ses meurtres jaillissait avec effroi des abysses de sa psyché. Impossible d'écarter du revers de la main ses atrocités commises au nom d'une pseudo-déité absurde. Ce fardeau ajoutait un poids supplémentaire dans son existence, mais il était nécessaire. De la catharsis, il en tirerait la rédemption lui permettant de suivre ce sentier sinueux que Leif libéra au milieu des ombres afin d'ouvrir la voie à une route plus vaste encore.

Graduellement, l'ancien membre de l'ordre de Belogor changea. Auprès de l'âtre, ses gestes s'emplirent de précision. Aux brûlures et autres accidents, Louka les troqua contre des cloques, signe marquant de son acharnement et de sa dévotion. Physiquement, il fallait attendre que cette détermination s'incruste dans son œillade pour témoigner de cette maturité somatique dont faisait aujourd'hui preuve l'adulte en devenir. Outre cet iris à la teinte d'un azur plus marmoréen, son faciès portait ses traits plus hispides, cassant avec une puberté ayant maintenue de maintes fois une occulte candeur. Son anatomie suivait cette même directive de l'humeur. Mieux, au gré des semaines, les sévices qui serpentaient dans sa carne muèrent avant de disparaître.

Mais, parmi tous ces bouleversements, un seul manquait à l'appel. Celui de l'aveu. Si le quidam désirait aller un cran encore vers l'avant, la confession était de mise à l'égard de son parent. La vérité attendait d'être révélée. Nombreuses furent les fois où l'heimatlos sentait que Leif s'assombrissait à l'idée de voir son protégé souffrir de l'intérieur sans se confier. Guettant le coucher du roi astral aux lauriers de feu, le prométhéen trouva le bon moment pour s'installer autour du feu auprès de son auto-proclamé géniteur. Une brise silencieuse fit office de prémices à ce qui s'annonçait être un tournant crucial. Le blond se racla la gorge, jusqu'à ce que les mots justes lui viennent.


❖ Alors voilà. Je me devais de t'en parler, Leif. Cela fait maintenant plusieurs semaines que je tenais à t'en parler et maintenant le moment s'y prête enfin, je pense : mes souvenirs me sont revenus. Je sais finalement qui j'étais avant que l'on se rencontre.

Il avala sa salive une première fois afin de marquer une pause. La pression l'accablait. Une seconde fois relança son discours.

❖ Si je t'en parle à présent avec autant de pesanteur, c'est car je ne suis pas fier de mon identité antérieure. Et je comprendrais parfaitement que tu ne m'acceptes plus tel que je suis pour ces raisons.

Ses iris au cyan d'une mer gelée cessèrent de fixer le ballet de flammes de la cheminée, pour se plonger dans ceux de son allocuteur, attendant un signe. Était-il prêt à ouvrir les portes de la vérité pour découvrir l'horreur ? La réponse vint non pas de l'orbite, ni d'un soupir, mais bien de la parole. Une parole à laquelle Louka ne pouvait s'attendre.

❖ Je suis prêt à accepter l'histoire de ton passé, Louka le Moine Fou. Bien qu'aujourd'hui tu n'aies plus grand chose d'un fou, encore moins d'un moine.

La réponse fut fracassante, accordée avec quelques braises crépitant dans le cœur de la pièce. L'air interdit, le susnommé religieux ne put laisser échapper entre ses lippes qu'un « Comment… ? » inachevé. Voyant la stupéfaction prendre possession du visage de son protégé, l'artisan prolongea son intervention.

❖ J'attendais ce jour depuis un moment, tu sais. Quand je t'ai trouvé à moitié mort dans la boue, ton visage me disait vaguement quelque chose. Mais tu me rappelais avant tout mon fils. Un fils qui après la mort de sa mère a choisi de rejoindre l'armée et qui aujourd'hui crée un vide ici. Mais ne va pas croire loin de là que tu es son substitut, Louka. À mes yeux tu es bien plus que cela. Tu es comme un second fils. C'est pour ça qu'en dépit des doutes qui pesaient sur ton identité, j'ai choisi de te recueillir comme un fils. Rapidement, en faisant affaires dans un autre village voisin, l'avis de recherche pesant sur ta tête, morte ou vive, me mit la puce à l'oreille. Tu étais Louka le Moine Fou, recherché dans la région pour troubles majeurs sur la population. Mais moi, dans ma maison, je n'ai connu qu'un garçon qui était troublé lui-même et qui se cherchait. J'ai appris à te connaître sous un autre aspect, bien différent de celui que les gens n'osaient pas me raconter. J'ai rejeté le Moine Fou pour vivre avec un second fils. C'est pour ça que j'ai attendu tout ce temps pour que tu te confies : un père doit savoir être là au moment venu où son enfant sera prêt à dire ce qui lui pèse sur le cœur. C'est pour ça également que j'ai évité que tu côtoies l'extérieur, avant que ce moment se produise. Alors voilà… je suis prêt pour la vérité sur tes origines, quoique tu es pu faire, car aujourd'hui, tu n'es plus un enfant égaré, tu es un homme nouveau.

Il était évident que le vieil homme dut faire un énorme travail d'acceptation avant d'en venir à une telle allocution. L'effet qui en résulta put se consulter sur le faciès du susnommé fils cadet. La tête basse, il ne sut comment réagir à tant d'allègement. Dans le même temps, l'ondée saline manqua de fuir de ses orbites, tant il essayait de se représenter avec embarras le tourment qui pesait sur Leif. Chaque jour le forgeur vivait aux côtés d'une chimère en repentir, qui a tout moment pouvait rechuter dans le chaos.

Chaque instant, il vivait avec la peur de voir ce lien fragile s'effriter en une poussière nommée Folie. La peur, mais aussi l'espoir, celui que son protégé se confie un jour quant au poids de son passé. En réalisant tout ceci, le concerné marqua un temps d'absence de réflexion, laissant l'émotion s'amenuiser, d'un fleuve de stupeur jusqu'à un ruisseau d'émoi. Et quant l'usage de la parole lui revint, tout devint plus clair.
L'ordre de Belogor, havre de paix. Le drame de la Peste Pourpre, le Mal invisible. Uriel, l'image paternelle crucifiée. L'apparition du Saint Suicidaire, icône paraphrénique du religieux aliéné. Le déclin de la raison.

À mesure que les mots lui venaient, ses souvenirs devinrent plus accessibles. Louka était un sorcier qui lisait un à un les ouvrages les plus sombres de sa vie, aux airs de magie noire, à travers une bibliothèque mnésique ne cessait de croître. Du clair-obscur, la discussion alterna souvent les silences et les paroles. Mais à l'abri du frimas hivernal, les deux hommes se rapprochèrent plus que jamais grâce au dialogue.

En découvrant le quotidien du Moine Noir, Leif visualisait promptement cette cage invisible qui asphyxiait la conscience fébrile du quidam. Une geôle psychique qui poussait l'enveloppe charnelle à se mouvoir au nom du désir d'évangéliser et tromper. Il put en déduire, au prix d'images pénibles, que ce criminel n'était que le fruit de troubles et autres traumas dans la jeunesse du blondin. Un grossier collage d'illusions véhémentes momifiant un chérubin, lui-même noyé dans l'angoisse. Alors que l'hiver frappait à de maintes reprises à la fenêtre, le tandem se sépara. La discussion s'était suffisamment étendue dans le règne éphémère de Nyx pour l'instant. Ainsi, tandis que Leif s'en alla rejoindre le monde des songes, Louka lui resta un temps supplémentaire auprès de l'âtre.

Ses aveux effectués, sa conscience lui intimait de se défaire de la sorcellerie qui infestait son esprit. L'éclat cadavérique d'Asura ne pouvait plus luire longtemps dans la dextre de son porteur. Il était le reliquat infâme d'un temps indésiré pour son propriétaire. Pour cette raison, à de maintes reprises le repenti avait songé à un procédé pour assainir son être de cette capacité insane, sans jamais trouver la solution. La récente fournée de lames apporta au protagoniste la réponse dont il avait tant besoin.

Mu par une résolution singulière, l'homme à la crinière blonde échauffa une imposante lame de métal, dont le galbe et la consistance s'accordaient pour une épée à une main et demie. Sa respiration s'harmonisait avec la borée qui tentait en permanence de s'inviter dans la forge, ainsi que le crépitement des flammes. Sur le plan de travail, l'artisan en herbe déposa par la suite la dite lame, dont le lustre érubescent trahissait son ardeur. À la clarté de ce feu métallique, Louka dulcifia son souffle afin d'accroître sa concentration. Il n'avait aucune idée du résultat, mais il tenta quand même : sa main au-dessus de l'objet incandescent, il laissa la Lumière d'Asura s'écouler avec une insistance proche de celle du vomissement. Dans ce ruissellement d'immondices amorales, l'ancien Moine Fou tendait à s'épurer de toute sa folie en la canalisant en un seul point, à savoir le fer encore chaud. Cette idée presque incongrue était son ultime salut s'il désirait avancer.

Dans le silence de la nuit, la lame étancha peu à peu la noirceur de l'âme de son créateur. À mesure que les spectres qui le tourmentaient venaient s'emprisonner dans le fer, le mage se sentit délesté. Un poids se retirait dans sa psyché. Mais cette perte qui semblait être salvatrice prit au fil de la manœuvre sa véritable apparence. Ainsi, alors que l'épée refroidissait, la lumière d'Asura perdit en intensité. Mieux, elle devint plus translucide, vide de tous les maux qu'hébergeait l'heimatlos. La fameuse sensation d'allégement révéla dès lors la fatigue qui commençait à apparaître. Il ne s'en était sans doute pas rendu compte, plongé dans son dessein, mais quelques heures s'étaient écoulées depuis qu'il avait commencé. Jamais auparavant il n'avait employé son sombre pouvoir avec une telle intensité, et surtout une telle durée. De fait, dès lors qu'il ne parvint plus à émettre la moindre radiation, spirituellement nocive ou non, l'éreintement accabla peu à peu le blondin et à son tour, les oneiros vinrent le chercher pour le faire voyager à travers le monde des rêves.
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Isaak
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MessageSujet: Re: Orage de Fer   Dim 27 Déc - 17:18

Les flèches de l'aurore vinrent sortir le noctambule de sa torpeur. Étalé péniblement sur son plan de travail, ses traits à moitié halbrenés évoquaient un sommeil léger, pour un éveil lourd. Nonobstant ce tracas passager, l'objet de ce repos scabreux ne tarda pas à piquer la curiosité de son créateur. Sa création alla jusqu'à attirer l’œil inquisiteur de son hôte, à son tour tiré de son sommeil. Mais pas même l'expertise de Leif n'aurait pu déterminer cette alchimie occulte qui avait donné un tel résultat. Aussi profond que son œillade put aller, elle restait en permanence noyée dans la lame. Aucun alliage béotien n'aurait su reproduire un noir si profond. Un noir tel qu'au centre du plan de travail semblait se dessiner une abîme sans fond, où la vue se perdait à jamais. Dans l'obscurité de la nuit, Louka avait façonné de manière chromatique les abysses les plus vicieuses de sa pensée.

Lorsque le secret de cet éclat chthonien fut révélé, le forgeur laissa un demi-ris s'échapper d'entre ses lippes. Son fils s'était affranchi du mal qui le rongeait, tout en réalisant un travail unique. En gage de considération, il décida de lui faire don de cette lame, qui en l'espace d'une journée, devint épée entre les mains du paternel. Confus, l'expatrié de Belogor laissa son nouvel outil de côté, ne sachant quoi en faire pour l'heure. En effet, il ne restait que trois jours avant que les brigands à la solde de Colvagh ne reviennent saisir le tribut belliqueux que l'artisan des montagnes devait forger. Convaincu de devoir agir, le pseudo-épéiste contribua à achever la production et dans un même temps, de trouver un moyen pour défaire les agissements du déserteur tyrannique.

Bien que ne manquant pas de motivations pour se rebeller, il fallait se rendre à l'évidence : difficile de faire face. Il n'avait le soutien d'aucun groupe, aussi simple soit-il dans les alentours, pas la moindre formation nécessaire pour affronter en solitaire une horde de mercenaires commandé par un briscard. La réalité irritait le façonneur de la flamberge au lustre ténébreux, poussant ce dernier à reculer face à ses ambitions. Pris dans la tourmente, le temps passa plus vite qu'escompté et les trois jours s'écoulèrent. Au bout de cette durée, ce furent les trois mêmes mercenaires qui se présentèrent à nouveau devant l'échoppe de Leif, bien déterminés à rapporter à leur maître l'outil nécessaire au pillage.

Dans un mutisme gênant, père et fils laissèrent le trio de malfrats entrer et inspecter la marchandise. Comme attendu, la production était de qualité convenable : le tranchant était correct, le galbe dans la norme. Le nombre corrélait avec la prévoyance de Colvagh. Tout répondait aux attentes insistantes des gredins.


❖ Très bien. Maintenant tu vas nous suivre, édicta celui qui semblait être le meneur de la petite bande.
❖ Pardon ?

L'annonce fut fracassante. Suite à cette fournée, le chef des mercenaires engagea fortement son pourvoyeur de le rejoindre afin d'assurer une production quotidienne à proximité de son seigneur. L'attente n'existerait plus, la surveillance serait accrue. Tout profitait à Colvagh dans cet accord unilatéral. Explicitant une nouvelle fois la demande de son supérieur, le mercenaire intimida le forgeron de son œillade dépravée par le crime. Sa dextre effleurait avec insistance la sangle de son braquemart, prêt à l'emploi.

De son côté, Louka ne savait comment réagir. Plongé dans un état de stupeur et d'irascibilité, son dédain à l'égard des lansquenets ne fit que croître à mesure que ces derniers tentaient de repartir avec son paternel. L'hésitation le gagnait : son arme au noir de jais était prête à l'emploi malgré les frémissements de son corps. Contrairement au demi-échec de la dernière fois, il était préparé physiquement pour une quelconque rixe. Il ne lui restait plus que le déclic. L'étincelle qui enflamme le cœur, amorce la mydriase et affute l'esprit. Dans sa tanière de méfiance, le fauve guettait l'occasion.

Le blondit n'eut guère longtemps avant de devoir sonner la diane. Face à la résistance de Leif, un des trois reîtres brandit rapidement son sabre, pointe braquée sous le menton. Ni une ni deux, bien qu'indécis, le quidam se saisit de son épée et la serra entre ses deux mains. L'ardeur de l'âtre se mêlait à celle de son regard, symbiose brutale d'une mer de flammes avec un brasier d'hydrométéore. Alors qu'il vociféra son opposition à une telle manigance, le trio s'orienta vers l'agité désireux d'en découdre. Le souvenir de l'affrontement passé revint en têtes des guerriers : les représailles seraient plus difficiles. Bien que néophyte dans le maniement de l'estramaçon, le ressortissant de Belogor avait gagné en puissance du fait d'un entrainement acharné couplé à son activité d'artisanat.

Pour autant, si tôt les dents serrés, prêt à en découdre, l'issue du combat fut certaine pour Louka. Il s'apprêta à foncer sur l'ennemi pour s'interposer entre eux et son paternel quand un vif soubresaut le fit poser un genou à terre. Une subite vague de fatigue le submergea, tandis que des sueurs froides le privèrent de tout mouvement. Son acuité se troubla et soudain, sa vision laissa transparaître des visions sinistrement familières. D'un fuligineux frimas, des formes ombrageuses émergèrent. Un brouhaha vint croître de façon exponentielle. Du murmure occulte, ce fut un vacarme assourdissant de complaintes et de hurlements qui déchirèrent l'audition du porteur de la lame à l'éclat nocturne. Le faciès décharné de ses victimes reprit forme, s'articula pour manifester la haine à l'égard du criminel. Une innocente traversa la table centrale pour ricaner, le crâne tremblant de rire entre ses deux mains ingénues. Un épais brouillard d'anonymes étrangla le champ de vision du condamné. Alors que les mercenaires profitèrent de la situation inexplicable pour contraindre Leif à partir par la force, Louka lui, fut emprisonné dans une cloche de cauchemar.



Il faisait face à présent à son passé, fait de morts, de désastres, et de folie.
Tel était le prix à payer pour avoir empoigné cette épée à la lueur crépusculaire.

Lorsque son regard se gorgea à nouveau de lumière, la pièce était vide, plongée dans la pénombre nocturne. Un silence morose s'était abattu dans la forge, privé du maitre des lieux. En se relevant péniblement du sol, Louka comprit que le choc auquel il eut affaire fut tel qu'il le fit s'évanouir. Durant ce temps d'absence, son garant fut enlevé afin d'être confié directement auprès de Colvagh. L'esprit encore embrumé, le blondin prit une gourde d'eau afin de désaltérer, puis rafraîchir son visage poussiéreux afin de s'éclaircir la conscience. Quelques instants après cette bénédiction liquide, la réalité rattrapa une fois encore le quidam. L'homme qui lui avait donné une seconde vie n'était plus ici. Il était aux prises avec une fraction déviante de l'humanité, nuisible, qui tenait à exploiter son don pour assouvir leur soif d'opulence. Tantôt prometteuse, puis mauvaise, la nature polyvalente de l'humanité eut raison de la placidité du bretteur. Ce mouvement de pendule du genre humain le plongea dans un état d'emportement. En l'espace d'une journée, le chemin de lumière sur lequel il marchait s'effondrait.

Sans garde-fou, l'abandonné laissa libre cours à son chagrin. Tout ce qui passa à portée de ses bras fut balayé d'un revers, accompagné d'un excessif hurlement de rage, outils comme produits de forgeage, nourritures et contenants. Cette crise, au prime abord comparable en tout point à celle d'une adolescence pubère, n'était que les prémices de ce que bien plus tard l'on appellerait dans la région la Nuit Sauvage.

Son ire étouffée dans l'acharnement physique du matériel, l’œillade de l'égaré se posa sur la fenêtre de la chaumière. Dans une scène presque thaumaturgique, un rayon de l'astre have traversa la vitre et se laissa dévorer dans le noir infini de l'épée de Louka. Cette même lame qui avait contribué au ravissement de Leif. Cette même arme qui avait libéré la malédiction mnésique qu'elle contenait en un simple contact. On aurait pu penser que la colère de l'ancien moine repartirait de plus belle à la vue de ce fardeau. Mais son pas leste et ses mouvements clairs tendirent à montrer un intérêt ésotérique pour l'objet de mal. Sans grande complication, il comprit. Pour avoir détourné la Lumière d'Asura dans le but d'assainir son âme troublée, il avait fait de ses souvenirs une terrible malédiction pour quiconque tenterait de se saisir de cette arme anonyme. En y repensant, le spectre de ses crimes se matérialisa à nouveau, lui susurrant de faire usage de cet outil pour trancher sa gorge. C'était un fait : il se sentait convaincu qu'il lui était impossible de totalement renier ses actes passés. Mieux, il devait faire de ce fléau une force.

Une dextre légère se saisit de la poignée, lentement. Peu à peu, avec une intensité moindre par rapport à auparavant, le cortège de lémures renaquit de la fumée. Peu à peu, à l'estampe de la réalité se superposa une fresque de meurtres et autres scènes de violence dans l'acuité de Louka. Chaque sens du pseudo-épéiste se plia à cette vision du passé, mais supporta avec une volonté inédite. Celle d'intégrer cette tare luciférienne.


« Toutes ces morts, ces consciences égarées… je ne peux les ignorer. Je dois vivre pour elle, elles doivent vivre en moi, pour ne pas être oubliées inutilement. Ce fardeau, je l'accepte, pour ne jamais sombrer à nouveau dans la folie totale. Cette souffrance, je l'encaisserai pour qu'aucun autre innocent n'ait à la subir à ma place. »

Son œillade balaya l'environ malsain. Un geste souple, spontané laissa la lame fendre l'air avec une brutalité presque fluide. Un gradin de masques moribonds fut supprimé par cette action. À la suite d'une inspiration solennelle, l'orphelin rangea son arme, faisant s'effondrer le frimas chimérique, avant que ce dernier ne quitte la chaumière couvert d'un manteau noir. D'un air presque césarien, le bretteur était dorénavant parti pour ramener Leif à la maison. La fin du trajet conté par Leif et remémoré ainsi par Louka marqua le signal de sa route vers son unique famille.

Le port altier, la foulée déterminée, le quidam fut accompagné d'un rideau naissant de flocons. L'hiver recouvrirait peu à peu la montagne d'un linceul opalescent. Louka, lui, n'aurait pas de remord à accompagner ce voile lactescent de velours sanglants pour retrouver son paternel. L'iris rivé vers les sommets, il ôtait de son esprit les fantômes parasites qui tentaient de le corrompre sur sa route.

Nonobstant la fatigue qu'imposait le trajet, l'exilé de Belogor brocantait les zombis contre les oréades. C'était sa manière de faire fi des affres du temps et de la froidure. À mesure que la distance entre le repaire des truands et lui s'amenuisait, sa poitrine explosait de plus en plus. Son cœur donnait le tempo d'une ode à la Némésis. D'auguste, son aura devint plus tyrannique. Son sang bouillonna d'un cran lorsque dans l'étoffe de neige se dessina peu à peu la silhouette d'un mercenaire. Derrière lui, un mur cyclopéen se dressait, masquant la bâtisse d'un imposant refuge pour voyageurs perverti en tanière à vipères. À peine la sentinelle put faire état de la présence du blondin que ce dernier s'approcha dangereusement, l'arme en main.


❖ Hé, qui va là ? Aucune réponse. Pire, l'inconnu s'approcha plus dangereusement encore. T'es bouché ou quoi ? T'es qui toi ?!
❖ Quelqu'un qui vient récupérer une personne qui lui est chère et accessoirement, restaurer la paix dans la région.

Aux tympans de Louka, le fracas du zéphyr appela à la destruction. Sans tarder, le pillard dégaina une épée de bonne facture. Mais c'était sans compter sur la fureur qui dévorait les entrailles de l'heimatlos. Promptement, son pas de marche devint course, tandis que son regard se gorgea de cet instinct sauvage qui lui insufflait son besoin de survie. Une lueur illumina ses yeux. Cette étincelle enflammée, l'ancien Moine Noir fonça sur sa proie telle un fauve aux griffes d'airain. Le briscard amorça un premier coup, brisé avec une véhémence animale. Louka riposta aussitôt dans le seul but de fragiliser la garde de son antagoniste. Jamais l'orphelin n'avait auparavant jouté à la lame. Tout lui venait spontanément, comme un loup apprenant à chasser. Le jeune loup donnait aussi à sa garde un style des plus singuliers. Sans aucune expérience de l'escrime, ses coups avaient quelque chose d'aléatoire, mais l'allure à laquelle ils fusaient témoignaient de cette réactivité presque primitive dont faisait preuve l'exilé de Belogor. Et à chaque frappe persistait toujours cette bestialité qu'aucun style de combat ne souhaitait réellement s'approprier, optant plutôt pour une rigueur disciplinaire recherchée par les Beorcs.

De longues minutes s'étaient écoulées, au cours desquelles l'étranger apprenait à faire usage de son arme, tout en s'accommodant à la horde spectrale qui lui incitait de s'occire. Le souffle long, son opposant lui en était à court. Dans un confus mélange d'agacement et de stupeur, il tenta une énième charge à l'égard de Louka. D'une main, la cible écarta un fantôme sanguinolent qui l'invitait à le rejoindre en Enfer, de l'autre, il ajusta sa lame, para le sabre, et dans un même mouvement, parvint à l'arrière de l'ennemi pour lui assener un vif coup dans le flanc droit. Un vin vermeil et impropre s'échappa de ce fût organique que le spadassin écorcha d'une traite. Le vainqueur annoncé ne tarda pas : il se tourna derechef, et acheva sa proie d'un second coup dans la tête.

Quelques gouttes de rouge tachèrent son faciès. Cette souillure fit revenir le bretteur à la réalité, l'épée rangée. Il considéra le corps inerte un instant. Il l'avait tué. Sa première mort. Du moins, au nom de cette nouvelle vie. Un jour plus tôt, la simple pensée de retirer la vie mettait mal à l'aise la fine lame. Il avait suffi de retirer la lanterne éclairant son chemin vers la rédemption pour ôter ce doute. Pas même la vision de l'encéphale à ciel ouvert ne parvint à esquinter cet air algide qui dissimulait une ardente frénésie homicide.

L'archaïque Moine Noir pénétra dans le domaine de Colvagh. Sur sa droite, une hutte de pierre semi-sphérique semblait constituer le lieu de travail qui avait été accordé de force à Leif. Plus à gauche, le bâtiment principal de deux étages et certainement un sous-sol. Nulle doute que le renégat et ses sbires se trouvaient à l'intérieur. Évoluant peu à peu sur une épaisse pellicule de poudreuse, le redresseur de torts tenta dans un premier temps de retrouver son instructeur dans l'igloo minéral. Furtivement, il s'approcha de la construction et observa deux ombres au seuil de l'entrée. Une oreille attentive put mettre en évidence la présence de trois locuteurs. Dans le brouhaha fait de menaces et de forgerie, Louka reconnut la voix chargée de fatigue de son père adoptif.

Prêt à empoigner son outil de trépas, le bretteur s'approcha au maximum des brigands qui veillaient à ce que le captif accomplisse sa tâche. Son regard croisa momentanément celui de son géniteur factice qui de la crainte, passa à l'assurance en suivant le signe de tête de son protégé. En un éclair, le blondin dégaina et apposa sa plume de fer sur la gorge d'un quidam, signant d'un trait au nom de la Grande Faucheuse. Laissant le cadavre en devenir expier ses péchés par le sang, Louka percuta le second avec vélocité, l'empêchant ainsi de pouvoir passer à l'offensive. Le garde s'écroula sur le rebord d'une table. Les divers outils y reposant tombèrent un à un, tandis que le mercenaire eut le réflexe de se relever, flamberge à la main.

Leif s'écarta, laissant les deux antagonistes croiser le fer. Ce dernier fut surpris de voir l'aisance ostrogoth avec laquelle son protégé maniait sa spathe à la lame d'ébène. Il reconnaissait à peine son protégé. Dans un vif échange de véhémence, le mercenaire restant tenta un coup d'estoc. La pointe heurta l'épaule de Louka. Mais en retour, le lustre viride luisant sur le contour de sa pupille accorda au blessé une riposte simultanément. L'arme aux allures de plume de corvidé ferrique cisailla le bras armé et poursuivit sa route au visage de l'adversaire, éborgnant ce dernier. Chacun recula, subissant l'étendue de leurs blessures respectives. L'hémoglobine parfumait la rixe, mais la douleur elle, ne se faisait pas ressentir. La carne de chaque combattant baignait dans l'adrénaline, ne laissant aucune place au spectre de la souffrance.

Enfin presque. L'espace d'un instant, l'éborgné considéra sa mutilation et fit usage de sa manche de façon agreste pour écarter le surplus de cruor. En face, le responsable de cette excision barbare luttait avec une kyrielle de chimères. Des bambins mi-simiesques mi-démoniaux grouillaient dans les coins et hurlaient sans cesse. Les mouches vrombissaient par essaim, se substituant aux paroles de Leif et du mutilé. Et dans la foule sans nom, se jeta sur Louka un vieillard dont le regard trahissait la perte de toute raison. Pour se défaire de pareille menace spectrale, le ciblé repoussa l'immondice hallucinée à bout de bras et joignit avec hystérie le geste à la parole. 


Disparais ! Hors de ma vue !

Si à ses yeux troublés, son allocuteur disparut dans un nuage de poussière, les autres furent plongés dans l'incompréhension de voir Louka défier le vacuum. Dans ce vent de confusion, le mercenaire espérait faire profit de cette occasion pour se venger de l'affront perpétué à l'égard de son œil crevé. Vulnérable, son adversaire n'aurait pu parer le coup que le truand envisageait de lui porter. Il ignora sa plaie, enserra davantage la poignée de son sabre, et prenant de l'élan, prépara son geste létal. Cependant, il n'eut guère le temps de le prolonger : le malandrin se figea dans son mouvement. Le cri d'agonie du blondin fut substitué à une hurlée de supplice, elle-même couvrant un son plus discret en comparaison : celui de la chair brûlant sous le fer ardent. Le forgeron, à l'origine de ce supplice par le feu, sentait qu'il devait intervenir pour soutenir son protégé. Il s'était ainsi saisi d'une barre en fer qui trainait à proximité du feu et en fit usage au moment opportun.

Suite à cette intervention, l'exilé de Belogor reprit ses esprits, du moins assez pour achever le quidam dont la fragrance évoquait celle d'un porcin carbonisé. Le fer d'ébène embrocha le corps du brûlé-mutilé, qui s'écroula à terre, gisant peu à peu dans son propre sang. L'affrontement achevé, la hutte accueillait une atmosphère de liberté retrouvée. Le forgeur céda la crainte à la stupeur, devant le faciès maculé de sang de son fils factice, puis à la joie des retrouvailles. Dans une accolade chaleureuse mais brève, Louka prit l'initiative.


❖ Ne tardons pas ici, le bruit a dû certainement alerter le reste de la bande. Profitons-en pour sortir d'ici, je m'occuperai de les retenir pendant que tu retourneras au village.

L'allure autoritaire du bretteur incita l'homme ayant dépassé l'âge canonique à obéir sans contester. Les deux hommes laissèrent ainsi le tandem de cadavres reposer au coin de l'âtre et quittèrent l'atelier de fortune. Malheureusement, les suppositions de Louka furent vite confirmées si tôt à l'extérieur de la hutte. Ils n'eurent le temps de parcourir qu'une dizaine de mètres : Colvagh et ses sbires, avertis du tohu-bohu naissant, quittèrent le refuge pour bloquer la sortie.

Pour la première fois, le justicier toisait le déserteur de Daein. Faisant fi des kobolds moribonds qui dansaient çà et là dans son champ de vision altéré, l'homme à la lame de nuit examina la physionomie du dénommé Colvagh. Sa carrure héritée de son passé de soldat était le premier trait qui frappait aux yeux : ses épaules solides reposaient sur un corps robuste. Son visage allait dans ce sens. Son regard d'ébène imposait et suscitait l'intimidation, tandis que ses sourcils épais renforçaient cette impression. Même ses traits de quadragénaire amplifiaient ce sentiment. Tout, y compris son léger plastron et son imposante hache, corrélait pour justifier sa position de leader parmi la bande de pillards.

Les dits pandours, au nombre de six, s'approchèrent lentement de Louka et Leif. Après quoi, Colvagh commanda.


❖ Quatre hommes suffiront à défaire ce misérable, Aodh compris. Les deux autres s'occuperont de cueillir notre brave forgeron pendant que son rejeton subira le châtiment qu'il mérite.

L'annonce faite, le susnommé Aodh ainsi que trois autres se ruèrent sur la fine lame. Rapidement, le ciblé put comprendre ce qui différenciait le fameux Aodh des autres pour mériter d'être appelé. Tandis que les autres s'armèrent respectivement d'une lance, une scramasaxe et d'une hache, le rouquin au regard mutin fit émerger d'entre ses deux paumes une boule de feu. Un sorcier de toute évidence. Le combat, au prime abord, semblait bien plus pénible que précédemment. Le bretteur s'arma ainsi de son épée à l'éclat nocturne, mais aussi de précautions, qu'il s'assura de transmettre à son aïeul.

❖ Je me charge d'eux comme entendu. Écarte-toi du combat et essaie de trouver un lieu sûr où ils ne pourront venir te chercher.
❖ Entendu. Et aussi… merci pour être venu me chercher et avoir risqué ta vie pour moi.
❖ Ce n'est rien. Je te dois bien au moins ça pour tout ce que tu as fait pour moi. Maintenant vas-y, fuis !

Si tôt l'impératif prononcé, l'artisan se mit en mouvement, tout comme les quatre guerriers. L'esprit enivré de névrose et de fatigue, Louka se laissa peu à peu encercler par ses antagonistes. À en juger par la buée apparaissant au creux de ses lèvres, l'affrontement cumulé aux images d'horreur véhiculées par son épée avaient un impact sur sa constitution. Toutefois, malgré son affaiblissement, il lui paraissait impossible de faiblir en cours de route. Ses efforts ne pouvaient le conduire à l'échec. Au fond de lui, il puisait ses forces en invoquant la détermination dont il fit preuve pour construire un chemin de lumière auprès de Leif. Ce même courage qui le poussa à changer de voie. Cette volonté qui lui avait permis d'accepter son ancien Moi, le Moine Fou de Belogor et de devenir un autre, capable de vivre sans s'enchainer à quelconque traumatisme psychologique intense.

Son souffle haletant s'apaisa, cédant pour une respiration plus profonde. Disparais, tue-les, extermine-toi… à ces désirs de spectres, Louka y répondait par une intense concentration qui se traduisait par cet éclat oculaire proche de la phosphorescence. Afin de dévier les vices qui tourmentaient sa conscience, il s'abandonna à un état second : certains l'auraient appelé berzerk, d'autres l'accès à la zone. Mais pour le concerné, l'expression de « retour aux origines » semblait la plus adéquate, revenant à une attitude plus primitive, plus animale lui permettant de se focaliser sur l'essentiel : la lutte pour la vie.

Tel un fauve, l'homme au manteau noir s'élança sur le brigand à la hache, naturellement plus vulnérable aux assauts d'une lame. D'un bond, il tenta un coup à l'horizontale sans trop forcer, le but étant de simplement de déstabiliser son adversaire. Le lancier ne resta pas immobile et tenta de bloquer l'offensive de l'orphelin en fonçant à son tour. Ce fut sans compter sur les réflexes bestiaux de Louka qui se contorsionna de son mieux pour repousser le fer de la lance en direction de sa première proie. Un premier choc entre armes éclata, puis vint un second, quand l’épéiste dût repousser à nouveau la lance pour se dégager de la zone. L'autre bretteur rejoignit bientôt la joute afin de surprendre le blondin par derrière. La neige écrasée par ses foulées trahit l'attaque en traitre, qui fut promptement écarté d'un revers d'épée.

Louka se lança alors dans une série d'esquives et de parades toutes aussi brutales les unes que les autres. Aucune ne semblait réellement avoir été travaillé au cours d'un quelconque entrainement. Pas même l'empirisme ne justifiait une telle souplesse. Son corps semblait se courber et se déformer de façon spontanée. L'espace entre sa carcasse foisonnante de vie et les armes ne cessait d'évoluer à mesure que le combat se poursuivait. Parfois, il devait concéder quelques coups, qui se manifestèrent par de multiples entailles.

Au même moment, le pyromancien guettait l'occasion idéale pour déverser sa magie ignée sur Louka. Dansent, dansent les flammes ~ Flambent, flambent, les miséricordieux calcinés par Louka le détraqueur d'âmes. Entends l'appel du feu, la tourmente qui t'invite à te disperser en un nuage de cendres méphitiques. Son feu follet n'attendait plus qu'à s'évader d'entre ses mains pour se convertir en un trait de flammes ravageuses. Aodh fut alors le premier à subir la propriété bénéfique du porteur de la lame sombre. Son œillade d'émeraude croisa celle du fauve aux iris de cobalt et de cette croisade visuelle un malaise en émergea. Le pyrokinésiste put ressentir une aura opaque, funèbre, et surtout si imposante, que le feu qu'il couvait disparu soudainement. Telle une bougie fébrile, sa magie de feu fut soufflée par cette émanation oppressante.

Apeuré par pareil phénomène, Aodh fut encore plus stupéfait lorsqu'un Louka couvert de sang parvint à se frayer un passage dans ce buisson de ronces de bronze pour pourfendre le mage en plein dans le torse. L'impact fut tel que le fer émergea aussitôt de l'autre côté du corps bientôt inerte du sorcier à la crinière érubescente. Une gerbe volatile de sang s'envola au point de sortie, alors que le visage du jeune homme se figea peu à peu pour symboliser l'agonie qui attendait le pyromancien.

Louka repoussa son adversaire morbide de la main, dévoilant ainsi une arme aux teintes infernales. Son regard intimidant, pareil à celui d'un lion des neiges déchainé, prit davantage d'ampleur à mesure que la folie commençait à le consumer de l'intérieur. Le rythme de l'affrontement fut marqué en conséquence par l'excitation pathologique dont faisait preuve le spadassin. Pour preuve, après être revenu dans les ronces d'acier que constituaient les coups de lance, hache et coutelas, il suffit d'une poignée de minutes au guerrier-fauve pour que ce dernier ne vienne à bout du brigand à la lance, moyennant quelques blessures à la jambe. Le lancier trépassé, l'issue du combat semblait tourner en faveur du solitaire. Au gré des flocons et des lémures qui troublaient ses pensées, il déversa sa rage contre les deux mercenaires restants. L'adrénaline n'avait pas cesser de noyer sa chair à l'abri de la douleur : le déchainement dont il faisait preuve attestait de cette insensibilité somatique.

Tout en accusant quelques coups plus conséquents qu'auparavant, le berzerk accula ses adversaires afin de les pousser dans leurs derniers retranchements. La balance des dommages pencha progressivement du côté du gredin à la hache et de son comparse. Colvagh, immobile, observait en silence ce retournement de situation sanguinolent. Il ne bougea pas même un cil lorsque le bras gauche d'un de ses sbires virevolta dans la froidure hivernale, accompagnée du cri adéquat.

L'homme à la hache déposa un genou à terre et son arme, tentant tant bien que mal de gérer cette amputation barbare. Son camarade, apeuré par la mort de ses équipiers, fut tétanisé et esquiva finalement le combat. Erreur fatale, à en juger par le regard tueur de son maître. Une seule phrase suffit à abréger l'escarmouche, une autre le sort du couard.


❖ Il suffit. Wenzel, approche immédiatement.

Pris de tremblements, le susnommé au canif se dirigea vers son maître en silence. Louka profita de cet instant pour reprendre son souffle, et se préparer à la suite, bien conscient que l'affrontement risquait peu de s'arrêter d'une telle manière. À portée de son chef, le larbin reçut un traitement pour le moins cruel. Faisant preuve d'une force inouïe, Colvagh agrippa le couard par le visage, et lui fit quitter le sol avec une seule main. Tout en le soulevant, son autre main vint chercher son espadon pour empaler le malheureux dessus. Le déserteur, bien qu'ayant quitté les rangs de l'armée de Daein, semblait détester l'abandon. Ou simplement avait besoin d'évacuer la colère qui l'affligeait devant un tel spectacle aussi désolant.

❖ Les larves dans ton genre ne méritent pas de vivre à mes côtés. Il orienta le plat de sa lame, laissant la dite larve renarder son sang avant d'agoniser. Son regard de rapace perça celui de Louka. Je dois dire que pour un déchet qui ose venir me déranger, tu te débrouilles pas mal. Je n'ai pas pour habitude de procéder ainsi, mais puisque j'aime connaître l'identité des adversaires qui en valent la peine avant de les écraser, quel est ton nom blondinet ?

Une bourrasque marqua un temps de silence. Même s'il était bien plus préoccupé sur le coup par la horde d'hallucinations dévorant sa clarté d'esprit, le guerrier à la crinière hélianthe ne pouvait se résoudre à répondre en tant que Moine Fou. Conscient que lui ou le renégat allait périr prochainement, il se sentit pour autant de répondre en donnant un second souffle à son identité.

❖ Je suis Isaak.
❖ Isaak ? Hé bien sache Isaak que tu vas périr ici même de ma main sous les yeux de ton père. Quoi de mieux qu'un tel meurtre pour soumettre les réfractaires, haha !

Immédiatement, le menacé se retourna et confirma les propos de son opposant. Leif avait été capturé une fois encore, immobilisé par les deux forbans envoyés par Colvagh. L'un d'eux le maintenait agenouillé avec un bras, l'autre le menaçait avec une chaine. Cette nouvelle déposa un poids supplémentaire sur les épaules sanglantes de l'heimatlos. Mais ce fardeau ne fit qu'appeler la rage qui bouillonnait au cœur du guerrier-fauve. Poussé par quelques monstres difformes aux multiples yeux globuleux, l'auto-proclamé Isaak s'élança à vive allure en direction de Colvagh, trainant son épée dans la neige.

Le choc entre les deux hommes fut vif, mais au final, la montagne accoucha d'une souris. Le transfuge s'autorisa un rictus prolongé avant de balancer d'une seule main sa large épée afin de repousser son assaillant, qui n'eut d'autre choix que de reculer pour éviter d'être à la portée d'une riposte imminente. Toutefois, un guerrier avisé aurait entrepris de consulter sa conscience quelques instants pour décider d'une stratégie plus adaptée à l'adversaire. Équipé de son espadon et doté d'une force bien au-delà de la norme, le déserteur de Daein n'avait rien des sbires qu'il commandait. C'était une réelle menace dont la cruauté démontrait bien la tyrannie avec laquelle il terrorisait les alentours.

Louka n'était pas ce genre de guerroyeur. Les notions de réflexion, tactique ou analyse ne correspondaient pas avec son approche de combat. Ainsi, au lieu d'adapter son style à celui de Colvagh, le guerrier-fauve se jeta une fois encore sur son adversaire sans tarder. Bien que multipliant les coups, tant en nombre qu'en diversité, son antagoniste sut parer sans grande difficulté les assauts répétés. Face à ces coups d'épée dans l'eau, l'homme à la claymore se permit de passer à l'offensive, effectuant de larges frappes puissantes. Parfois le néophyte dans l'art de la guerre ne faisait que reculer sur quelques mètres. Parfois l'impact dépassait les prévisions primitives du quidam. Sa chair devint peu à peu une mosaïque de contusions et d'hématomes. Dans ses pensées troublées, la nécessité de riposter n'était pas qu'une affaire d'instinct : l'épée lui imposait une vision d'horreur, mais surtout de douleur. À ses arrières, la malédiction mnésique croissait sous forme de ronces organiques, suppurant d'un sang trouble. La neige se transmuta pour laisser place à une ondée de tessons de verre acérés et que la borée se fit une joie de projeter en direction du paraphrénique.

La lanterne d'azur et d'émeraude qui flamboyait dans son orbite perdit de son intensité à mesure que le combat se poursuivit. Et bientôt, ce fut un animal essoufflé qui se tint devant un déserteur quasi-victorieux. La furia dominée par ses humeurs et son cœur battant ne suffisaient plus à contre-balancer le poids de la fatigue et de la douleur. Toutefois, aucun répit ne fut accordé. Le combat n'était pas terminé. Le brusque coup de pied que porta Colvagh était sans doute là pour le rappeler. Le visé s'écroula en arrière avant de se relever péniblement, la buée ne cessant d'apparaître à portée de sa bouche au rythme de son épuisement. 


❖ Alors Isaak, c'est tout ce dont tu es capable ? Tout à l'heure, tu te battais comme un fauve, à présent tu ne vaux même pas un pauvre clébard ! Pff, ça me dégoûte presque de devoir me battre pour une vermine pareille…

Le conquérant s'approcha à nouveau du blondin avec la ferme intention de jouer avec lui pour donner du sens à son intervention. Les coups qu'il envoya furent plus modérés qu'auparavant. Cela n'empêcha pas Louka d'être mis à mal par ces derniers, peinant à les encaisser. Tandis qu'il reculait et ne cessait d'accumuler les blessures, le chef des brigands s'octroya un second ricanement. L'échange inégal prit fin quand l'arme de l'épuisé s'égara de la dextre de ce dernier, pour venir finir aux pieds du déserteur. Sans rien pour se défendre, l'exilé de Belogor était à la merci d'un bourreau disposant dorénavant de deux lames. Et il paraissait évident qu'au vu de son ris sadique que ce dernier s'apprêtait à faire usage de ces deux armes pour faire trépasser le guerrier-fauve.

La méthode était bonne, l'idée en revanche était la pire qu'il puisse être pour le renégat.
Colvagh s'abaissa pour saisir la flamberge de son ennemi plongé dans la torpeur. Lentement, il se releva, considéra le galbe de l'outil, apprécia sa teinte ombragée. Le calvaire commença dès lors à se manifester. Ses paupières laissèrent de grands yeux exprimer un effroi inédit, lorsque le briscard fit face à une scène d'épouvante. Tout autour de lui des murs entiers de craie s'assemblaient et se disloquaient. De ces mêmes constructions fantasmagoriques bourgeonnèrent une pléthore de bras cadavériques, tendus en direction du mercenaire. Sous la peau morte se cachait toute une armée grouillante d'insectes, se baladant çà et là à travers un réseau hypodermique et suscitèrent une crainte naissante chez le mercenaire.

Alerté par les cris de détresse de Colvagh, Louka se releva tout entier. Son unique chance de faire basculer la situation en sa faveur se présentait à lui, sous la forme de cette hallucination infernale. L'espace d'une fraction de seconde, il se rappela. De l'accident sur la route de son exécution jusqu'à maintenant, en passant par les moments passés avec Leif. Au nom de cette seconde vie qui lui avait été offerte, il ne pouvait se permettre de l'abandonner ainsi. Il devait se battre, même sans arme. Rassemblant les quelques forces qu'il était parvenu à conserver malgré tout, il laissa son corps le guider face à l'ennemi. Son bras s'étendit de son mieux telle une hallebarde en direction du visage du criard. La pointe, elle, se logea droit dans les yeux. Un chuintement visqueux confirma l'impact. L'aveuglé intensifia son râle de douleur, devenant hurlement. Son assaillant en profita pour reprendre son arme, en s'assurant au préalable de réduire en bouillie les orbites de Colvagh.

La main entachée de sang et d'autres fluides organiques, le Beorc recula, empoignant fermement l'artefact corrompu. Les victimes de son œuvre malsaine reprirent un malin plaisir à tourmenter le porteur. Une fois encore, il dut faire abstraction des obscénités et des crimes cauchemardesques qui s'opéraient autour de lui. Une ultime fois, il dut faire fi de ce corps épuisé, quémandant avec insistance un long repos.

Alors il chargea sur l'estropié perdu dans un panorama tâché de sang, d'obscurité et d'horreur et propagea les coups. L'attaqué tenta de riposter vainement, incapable de prédire l'origine des maux. Son bras écorché lui fit lâcher prise sur son espadon. Puis, ce fut à sa jambe de crouler sous le poids d'un corps meurtri de blessures. Finalement, l'affrontement se solda par une décapitation des plus macabres. La lame noire divisa la tête débordante de mirages démoniaques de la carcasse endommagée. Le crâne se décrocha dans une effusion de sang et roula dans un tapis de neige d'un écarlate naissant. La dernière expression de Colvagh le tyran déserteur attestait de son ultime vision de peur : une figure tétanisée par une terreur bien plus grande que celle qu'il répandit avec ses hommes.

Ce qui semblait fini ne l'était pas. Le roi était mort, mais le peuple attendait sa liberté. Le forgeur était toujours aux prises avec deux des larbins du feu soudard. Pantois, le blondin fit volteface à la charogne écimée et tenta de retrouver son paternel de cœur. Le victorieux marquait de son sang le chemin enneigé qui le menait à Leif. Le tandem qui subsistait en dépit de l'exécution de Colvagh recula dans un premier temps, apeuré par l'aura carnassière que dégageait le quidam. Puis, tenant compte de l'état affaibli du guerrier en question, l'un d'eux fit usage de l'artisan en guise d'égide, l'autre se rua sur le dénommé Isaak, dague en main. Désarmé, puis délesté de sa gorge, le coureur rejoignit le reste de la bande dans les eaux fangeuses du Cocyte.

Il n'en restait plus qu'un. Néanmoins ce dernier eut la perfidie de se défendre derrière un innocent. Extermine, explose le crâne, disloque les entrailles. Prouve que tu existes, Louka le démon ! Le répit n'existe pas. Seul le désordre subsiste. Dans une lutte entre chimères et survivants, l'ancien moine ignora la menace et fit usage des dernières forces dont il disposait. Ses réflexes lui permirent de percer les faiblesses de la garde organique de son adversaire et de forcer l'affrontement contre toute attente. L'orage de fer gronda à mesure que les armes se heurtèrent.

Ce que le berserk ignora avant d'avoir pourfendu le pillard restant, c'était que la foudre était tombé sur l'homme qui lui avait sauvé la vie.

Dans la bataille, les lames partaient dans toutes les directions, celle de Leif comprise. L'artisan accusa un coup involontaire au niveau du foie, donnant lieu à une hémorragie incontrôlable. Un second coup acheva les chances du malheureux au thorax et laissa ce dernier expulser du sang par quintes de toux croissantes. La Faucheuse déroba à son tour la vie de Leif, incapable de témoigner à ce fils pris en étau par la folie et la guerre sa gratitude pour le courage et la bonté dont il avait fait preuve.

Bientôt, Isaak se tint seul au milieu des morts, avec pour seul requiem le murmure du blizzard. Si autrefois la fièvre de la bataille possédait son corps, la peine occupa dorénavant chaque fibre de son être. Les spectres cessèrent peu à peu leur hantise, accentuant la solitude du vainqueur. Dans un long cri de détresse qui s'évapora au gré de la bise, le guerrier déchu pleura l'arme à terre la mort de l'unique personne qui avait cru en lui.



Le soleil de l'aube suivait dans ce village en éveil les pas d'un homme maculé de sang. Le pas lourd, il errait sans but, suscitait la crainte. Il avait raconté son exploit, comme un aveu dont il avait besoin de se défaire : éradiquer le mal qui pesait sur la région. Mais en mettant fin à la vie de Colvagh, il était devenu ce nouveau mal. Les villageois ne pouvaient se sentir rassuré à la vue de ce Beorc portant avec lui la mort. Certains ne tardèrent pas à le comparer à un monstre, un Laguz venu faire état de sa force. Qui pouvait se sentir en sécurité à proximité d'un inconnu capable de défaire l'espace d'une nuit celui qui des mois et des années durant plongea la région dans la crainte ? Le blondin devait partir, s'il tenait à éviter de subir les affres de la haine.

Maintenant livré à lui-même, il devait décider quoi faire. Louka était mort définitivement, et avait entrainé dans sa tombe celui qui tenta de le ressusciter. Mais Isaak, lui, vivait avec pour seul souvenir cette bataille nocturne qui libéra les alentours ainsi que l'hostilité qui s'en dégageait. Le bretteur se sentit investi de la mission de se redécouvrir à nouveau. Leif était parvenu à ouvrir cette voie au cœur des ombres de son passé. Le forgeron avait donné du sens à cette seconde vie, en dépit des crimes opérés au cours de la précédente. Il lui avait donné la force d'avancer, d'accepter ce qu'il était, avant comme après sa rencontre avec le forgeur. En l'honneur de son œuvre, c'était à présent au tour d'Isaak de poursuivre ce travail. Leif lui avait donné l'élan nécessaire pour se lancer : il ne lui restait aujourd'hui plus qu'à avancer seul. Après un temps de repos, le guerrier disparut des alentours pour s'adonner à l'aventure. Mais à jamais persisterait l'histoire d'Isaak le Fauve Noir, le berzerk des montagnes septentrionales de Begnion.
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MessageSujet: Re: Orage de Fer   Mar 29 Déc - 0:39

Bonsoir !
Après avoir discuté avec toi de ce projet, et réglé tous les petits détails le concernant, je valide ton changement de classe, ce qui te passe Bretteur niveau 1, ton expérience accumulée est donc réinitialisée !
Je t'invite à modifier ta FT en conséquence, et te souhaite un bon RP avec ce renouveau ! ;3
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MessageSujet: Re: Orage de Fer   

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Orage de Fer

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